Xénophobie au Luxembourg

Une argumentation
de la Commission luxembourgeoise "Justice et Paix"


Avant-propos

L'année 1997 a été proclamée "Année européenne contre le racisme" par la Commission européenne, le Conseil de l'Union Européenne et les gouvernements des Etats membres de l'UE. Il s'agit de rendre attentif aux phénomènes existants ou latents de racisme, de xénophobie, d'antisémitisme et d'intolérance et de poser les jalons pour une meilleure cohabitation de tous les hommes et de toutes les femmes de notre continent et au-delà.

La Commission luxembourgeoise "Justice et Paix" s'associe à cette cause. Déjà en 1993, elle avait rédigé un document avec des arguments pour combattre la xénophobie au Luxembourg. En voici une deuxième édition, revue et actualisée. Consciente de ne pas pouvoir traiter le thème du racisme in extenso, la Commission veut cependant s'attaquer à certains raisonnements fondamentaux qui ont trait au racisme.

Dans la présente brochure, différents slogans et affirmations xénophobes qui circulent dans notre pays sont examinés de près. La Commission "Justice et Paix" essaie de les analyser et de leur opposer des faits et des arguments. Les différentes thèses xénophobes le plus souvent avancées sont traitées dans la partie centrale du dossier. En annexe, le lecteur trouvera les chiffres et les statistiques indispensables. Comme il n'est pas possible de rester neutre face au problème de la xénophobie, nous voulons tout d'abord clarifier le point de départ de la Commission "Justice et Paix". C'est un idéal chrétien qui oriente sa réflexion.

Luxembourg, mars 1997
 
 
 

Idées directrices

*  L'attitude chrétienne à l'égard des étrangers est fondamentalement positive. Aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Testament, les hommes et les femmes sont appelés à accueillir les étrangers dans la solidarité et l'hospitalité: "Si un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L'étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d'Egypte. Je suis Yahvé votre Dieu" (Lv 19,33s) - "J'étais un étranger et vous m'avez accueilli" (Mt 25,35). [1]

*  Cette attitude d'amour du prochain et d'ouverture à l'égard des étrangers, exigée par le christianisme, ne signifie cependant pas que nous devons glorifier les étrangers. L'autre, l'étranger n'est pas un homme meilleur, mais avant tout d'abord un homme en soi et, en tant que tel, il doit être respecté et traité comme tous les autres hommes qui sont nos prochains. Pourtant, il est souvent celui qui est plus pauvre et qui a besoin de plus d'aide et de ce fait, il nécessite particulièrement notre attention et notre affection.

*  Bien que la xénophobie soit incompatible avec la foi chrétienne, il ne faut pas cacher qu'elle est suscitée par des problèmes réels: la peur de l'autre, de l'étranger; la frustration des laissés-pour-compte; la difficulté ou même l'incapacité de vivre dans une société multiculturelle; le climat d'insécurité générale; la violence qui augmente ... Voilà des problèmes qui sont à prendre au sérieux et dont il faut absolument se préoccuper. La xénophobie doit être combattue, alors que le xénophobe a besoin d'aide.
 

Derrière le dénominateur commun "étranger" se cachent des situations très diverses:

Les étrangers sont en général tous ceux qui ne possèdent pas la nationalité luxembourgeoise. Beaucoup de ces étrangers franchissent les frontières du pays: Ils sont de passage au Luxembourg, ils viennent en tant que touristes ou sont en voyage d'affaires, ils travaillent au Grand-Duché ou viennent faire des achats, ils sont réfugiés ... Ce qui importe dans ce contexte, c'est le fait que ces personnes viennent d'un milieu culturel proche ou, au contraire, éloigné du nôtre; ce qui importe encore, c'est la couleur de leur peau.

Les migrants quittent leur patrie généralement pour des raisons politiques, sociales, écologiques ou économiques, pour recommencer une nouvelle existence ailleurs. Il faut également différencier ici entre les travailleurs (p. ex. dans la construction), les employés (p. ex. dans une banque ou une société d'assurances) ou les cadres (p. ex. dans les institutions européennes).

Les frontaliers viennent tous les jours des régions limitrophes pour travailler au Grand-Duché.

Les réfugiés et les demandeurs d'asile cherchent refuge dans notre pays. D'après la Convention de Genève, relative au statut des réfugiés, seule une personne qui, "craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité", est considérée comme réfugié.
 
 
 

Affirmations, faits, arguments

1) Nombre d'étrangers

Affirmation:

Il y a trop d'étrangers (migrants, frontaliers, réfugiés) au Luxembourg, nous sommes submergés par eux. La barque est pleine.

Réponse:

Tout le monde sait qu'il y a beaucoup d'étrangers au Luxembourg. (Voir annexe.) Mais s'il y en a vraiment "trop", cela dépend du point de vue où on se place pour juger le nombre d'étrangers.

On peut p. ex. être tout à fait d'avis qu'il y a trop d'élèves étrangers dans certaines classes scolaires. "Trop" signifie dans ce cas qu'il est presque impossible à l'enseignant de respecter la totalité du programme scolaire prescrit. La solution de ce problème ne consiste cependant pas à refuser l'accès à l'école aux enfants étrangers ou à les renvoyer dans leur pays d'origine. La solution ne consiste pas non plus à imposer globalement nos programmes aux enfants étrangers. Il faut plutôt veiller à ce que de telles situations ne surviennent pas - car elles posent des problèmes à tous les concernés, aussi bien aux Luxembourgeois qu'aux étrangers -, p. ex. par l'introduction de nouveaux concepts d'enseignement ainsi que de nouveaux programmes et d'une organisation scolaire différente.

Il est également compréhensible que certains autochtones en ont assez de rencontrer partout dans leur vie quotidienne (quartier, lieu de travail, train ou bus, magasins, cliniques, cafés ou restaurants etc.) des étrangers. Le fait de ne pas pouvoir parler dans sa langue maternelle avec les étrangers constitue un grand problème. Beaucoup de gens ne supportent pas non plus des habitudes de vie qui leur sont étrangères. Doit-on ou peut-on cependant renvoyer ces étrangers dans leur pays d'origine? Doit-on ou peut-on les obliger à apprendre notre langue? (Voir notre réponse au point 6.)

En regardant la situation démographique de notre pays, p. ex. la pyramide des âges et le renouvellement nécessaire, il n'y a pas trop d'étrangers: En effet, c'est uniquement grâce à eux que la démographie connaît une évolution positive au Grand-Duché. (Voir annexe.)

En ce qui concerne les réfugiés, le nombre des demandes d'asile reste dans les normes raisonnables: En 1996, 263 hommes et femmes ont demandé l'asile politique au Grand-Duché en vertu de la Convention de Genève; la plupart étaient des réfugiés venant des territoires de l'ancienne Yougoslavie. 22 personnes seulement ont reçu une réponse positive. S'y ajoute un groupe de 26 réfugiés irakiens venant de Turquie. Des quelque 2.500 réfugiés de l'ex-Yougoslavie, environ 1.750 sont restés au Luxembourg; la plupart de ces réfugiés sont entretemps intégrés et ont acquis le statut d'immigré.

D'après une convention internationale, le Luxembourg a le droit de renvoyer les réfugiés qui ne viennent pas directement au Grand-Duché, dans un pays tiers dit sûr. La situation géographique de notre pays fait que cela arrive très souvent.
 
 

2) Emplois

Affirmation:

Les étrangers - et, ces derniers temps, en nombre accru les frontaliers - nous prennent nos emplois et font baisser les salaires des Luxembourgeois, c'est pourquoi ils doivent obtenir tout au plus des contrats de travail à durée déterminée.

Réponse:

Celui qui tient de tels propos ignore la situation réelle.

En mars 1996, on dénombrait 218.044 salariés au Grand-Duché. 59.617 d'entre eux étaient des étrangers vivant dans le pays et 57.782 des frontaliers. 53,8% de la population active étaient donc des étrangers. Face à ces 117.399 étrangers il y avait 5.662 demandeurs d'emploi, dont 42% de Luxembourgeois.

Il ne peut pas être question de renvoyer ces étrangers dans leur pays d'origine. D'une part, des emplois qui nécessitent une certaine qualification ne peuvent pas être occupés par des demandeurs d'emploi luxembourgeois non-qualifiés. D'autre part, on ne trouverait pas assez de Luxembourgeois pour faire tous les travaux pénibles que font les étrangers.

Ce ne sont donc nullement les étrangers qui sont responsables du chômage des Luxembourgeois. De même, il ne peut guère être question d'une pression sur les salaires et traitements de la part des étrangers puisqu'il existe des dispositions légales sur les salaires au Luxembourg, comme p. ex. le salaire minimum garanti et les contrats collectifs par branche d'activité ou au sein des entreprises.

Certains peuvent le regretter, mais il est vrai que ce sont les étrangers qui font vivre notre économie dans maints domaines (capital d'entreprises, main-d'oeuvre, consommation). En plus, la prospérité du Grand-Duché n'est et ne reste possible que grâce aux nombreux salariés étrangers (migrants et frontaliers). Leur exode massif ressemblerait à une catastrophe économique. De même, il est absurde d'affirmer que dans le passé cette prospérité aurait été due aux seuls Luxembourgeois: Depuis plus de cent ans déjà, des étrangers travaillent dans notre pays et ils ont beaucoup contribué au niveau de vie actuel au Grand-Duché, qui est un des plus hauts du monde.

De toute façon, en vertu des lois de l'UE en vigueur - qui, d'ailleurs, sont également applicables aux Luxembourgeois qui se trouvent dans un pays étranger -, les citoyens de l'Union Européenne doivent être traités en matière du droit du travail à tous les égards de la même façon que les autochtones et il est interdit de les discriminer systématiquement.

Depuis le milieu des années 80, notre marché du travail devient de plus en plus un marché du travail régional au sein de l'Europe. Une Europe unie implique également la libre circulation, il est donc normal que des entreprises et des salariés étrangers viennent au Grand-Duché, de même que des entreprises et des salariés luxembourgeois exercent leur activité à l'étranger.

Abstraction faite des dispositions du droit du travail en vigueur, les contrats de travail à durée déterminée ne réduiraient pas le nombre d'étrangers. Lorsqu'il existe vraiment une demande de salariés qui ne peut être satisfaite que par des étrangers - par manque d'indigènes -, de tels contrats à durée déterminée devraient être renouvelés sans cesse et le nombre d'étrangers resterait par conséquent constant.

Il nous semble que derrière cette revendication se cache en réalité le désir de se débarrasser le plus vite possible des étrangers déplaisants et d'empêcher somme toute un élan de solidarité avec les étrangers. De même, on essaie ainsi d'empêcher l'intégration des étrangers. De telles mesures sont insupportables du point de vue humain et déchirent les familles. Du point de vue démographique également, elles sont préjudiciables à notre pays. (Voir le point 1.)
 
 

3) Système social

Affirmation:

Les étrangers profitent de notre réseau social et le grèvent financièrement, p. ex. par leurs familles nombreuses et par leur transfert massif d'argent dans leur pays d'origine.

Réponse:

Les cotisations et les impôts des salariés étrangers contribuent considérablement au financement de notre système social. Sans eux, on ne pourrait déjà maintenant plus financer les retraites et les pensions des Luxembourgeois. De même, les nombreux travailleurs frontaliers sont imposés au Luxembourg, sans que l'Etat luxembourgeois n'ait à investir dans des infrastructures (comme p. ex. logements, écoles ...) pour eux.

De nombreux travaux pénibles et plutôt dangereux, où ont lieu le plus d'accidents et où le réseau social est par conséquent mis davantage à contribution, sont faits en grande partie par des étrangers.

Ce que chacun fait avec l'argent qu'il a épargné ne regarde que lui. Si, d'une part, des étrangers emportent l'argent qu'ils ont gagné et épargné ici dans leur pays d'origine, il ne faut pas oublier que, d'autre part, des étrangers investissent également beaucoup d'argent au Luxembourg.

D'ailleurs, on peut constater que les étrangers qui vivent depuis un certain temps au Grand-Duché s'adaptent à la situation luxembourgeoise - également en ce qui concerne le nombre d'enfants.
 
 

4) Logements

Affirmation:

Les étrangers nous prennent nos logements, en conséquence les prix (loyers, terrains, construction ...) augmentent. Pour beaucoup de Luxembourgeois, il ne reste que les habitations chères ou bien alors en mauvais état.

Réponse:

La crise du logement est un grand problème au Luxembourg. Si, en 1996 p. ex., la Ville de Luxembourg était propriétaire de 507 logements sociaux qui étaient occupés par 1.435 personnes, au cours de la même année, 246 nouvelles demandes de location ont été déposées à l'office de logement de la capitale - dont 24 seulement ont pu être satisfaites. 39% des demandeurs étaient des Luxembourgeois, 61% des étrangers (1995: respectivement 41% et 59%). En ajoutant ces nouvelles demandes à celles non encore satisfaites des années précédentes, on arrive à 512 inscriptions sur les listes d'attente pour un logement social auprès de la Ville de Luxembourg. [2] - Le Fonds de Logement a reçu en 1996 environ 1.000 demandes de location. - Le besoin en logements "normatif" (besoin en nouvelles constructions) jusqu'en l'an 2001 est de 26.000 logements en tout. [3]

En ce qui concerne les prix, les chiffres suivants en disent long: L'indice des loyers (base 100 en 1984) a augmenté dans la période de février 1984 à novembre 1990 de 99,03 à 148,33 pour l'ensemble des logements. Dans la période de janvier 1990 à décembre 1996, l'indice des loyers (base 100 en 1990) a augmenté  pour les maisons unifamiliales de 98,90 à 129,62 et pour les appartements de 97,77 à 146,80. Le prix moyen d'un terrain par mètre carré en 1980 était de 774 francs, en 1987 de 1.337 francs et en 1994 de 3.223 francs, tandis que le prix de la surface habitable par mètre carré pour les maisons unifamiliales en 1980 était de 25.494 francs, en 1987 de 36.155 francs et en 1994 de 52.729 francs et pour les appartements respectivement de 21.785, 35.513 et 52.641 francs. [4]

Aussi bien les Luxembourgeois que les étrangers ont du mal à trouver un logement locatif à un prix raisonnable. Souvent, les étrangers se contentent de logements plus petits; cependant, certains propriétaires sont plutôt réticents pour louer leur bien à des étrangers.

La crise du logement et les augmentations de prix qui en découlent ont des causes multiples:
*  Contrairement à ce qui se passait jadis, on ne trouve aujourd'hui que rarement plusieurs générations qui vivent sous un même toit, ce qui entraîne un nombre croissant de ménages et un plus grand besoin de logements.
*  Le nombre élevé de divorces a également des répercussions sur le marché immobilier.
*  S'y ajoute le nombre croissant de familles monoparentales et de personnes seules.

Par leur nombre, les étrangers jouent également un rôle dans les origines de la crise du logement, mais ils n'en sont pourtant pas la cause principale.

Dans notre système économique, l'immobilier est soumis aux mécanismes de l'offre et de la demande du marché. La majorité des étrangers qui vivent et travaillent chez nous y est soumise, tout comme de nombreux autochtones. Il serait plus juste de dire: Une minorité de Luxembourgeois et d'étrangers aisés, riches et spéculateurs contrôle le marché immobilier dans ce pays et est responsable de la crise du logement et des prix exorbitants qui pénalisent surtout les autochtones et étrangers moins aisés.

En plus, ce sont nos gouvernements successifs ainsi que des entreprises luxembourgeoises et étrangères qui ont fait appel à des étrangers pour venir travailler au Grand-Duché, sans pour autant veiller à ce qu'il y ait des logements en nombre suffisant. Ils portent donc aussi une part de responsabilité dans cette situation difficile. Il ne suffit pas d'accorder des autorisations de séjour, mais il faut également créer les structures pour garantir à tous ici - Luxembourgeois, migrants ou réfugiés - un droit au travail et au logement et leur permettre d'y accéder.

On ne peut pas dire globalement que les étrangers aient les meilleurs logements. Souvent, c'est le contraire. Il faut distinguer ici entre les différentes catégories d'étrangers. D'ailleurs, nous devrions aussi être reconnaissants aux étrangers d'avoir rénové de nombreuses vieilles maisons. En plus, il ne faut pas oublier que nos maisons sont construites en grande partie par des travailleurs immigrés puisque dans le secteur de la construction, la très grande majorité des travailleurs sont des étrangers (86%).
 
 

5) Environnement

Affirmation:

Les nombreux étrangers créent des problèmes écologiques, comme p. ex. la dégradation du paysage par la construction de nouvelles maisons et routes. En plus, les étrangers n'ont souvent pas la notion d'un environnement intact ou du recyclage des déchets.

Réponse:

Les problèmes écologiques auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui résultent de la croissance de notre économie et de l'élévation de notre niveau de vie ainsi que de notre foi dans un progrès sans limites, mais ils ne sont pas spécialement dus aux étrangers qui vivent chez nous.

Ces problèmes, nous devons les aborder ensemble, Luxembourgeois et étrangers. Dans ce contexte, il est important d'insister sans cesse sur la nécessité d'éviter la production de déchets et de recycler les produits qui sont encore utilisables; en plus, il faut donner soi-même le bon exemple.
 
 

6) Identité nationale

Affirmation:

Les nombreux étrangers mettent en question notre identité nationale, surtout parce qu'ils ne parlent pas ou ne veulent pas parler la langue luxembourgeoise. Ils doivent apprendre le luxembourgeois. La nationalité luxembourgeoise ne doit être conférée à des étrangers que lorsqu'ils peuvent prouver qu'ils maîtrisent la langue du pays. De toute façon, ce sont eux qui doivent se conformer à nos habitudes et non pas l'inverse.

Réponse:

La situation linguistique spécifique du Luxembourg fait qu'il y a trois langues officielles (luxembourgeois, allemand, français).

La langue française est fortement représentée (marché du travail), surtout aussi à cause des nombreux frontaliers francophones; ceci entraîne des situations conflictuelles dans la vie quotidienne.

Dans le système scolaire luxembourgeois, de très grandes connaissances de langues sont exigées, ce qui empêche souvent l'acquisition d'une qualification. Le frontalier qui obtient une telle qualification - avec une seule langue -, arrive à trouver un travail dans de nombreux domaines.

Beaucoup de Luxembourgeois tout comme de nombreux étrangers ont des difficultés à bien s'exprimer dans les trois langues (dans nos pays voisins, on apprend une seule langue et on se débrouille partout avec celle-ci).

A partir de 1999, la réglementation linguistique suivante sera appliquée dans les conseils communaux: Le luxembourgeois restera la langue qui sera parlée en principe. Les membres du conseil communal pourront toutefois s'exprimer dans une des trois langues officielles. Une traduction n'est pas admise; il est supposé que les étrangers comprennent le luxembourgeois et que les Luxembourgeois comprennent l'allemand et le français, même s'ils ne le parlent peut-être pas nécessairement.

La fonction de la langue est de permettre aux gens de communiquer entre eux, c'est pour cela qu'elle ne doit pas devenir un obstacle insurmontable. Nous avons besoin de communiquer avec les autres et nous devrions faire de notre mieux pour nouer des relations avec eux.

Le Conseil National pour Etrangers souligne également qu'il est important de cultiver le trilinguisme et de promouvoir la langue luxembourgeoise. Pour cela, il faut cependant aussi investir davantage dans les conditions qui permettent de réaliser ces objectifs.

Lorsqu'on exige des étrangers qu'ils maîtrisent la langue luxembourgeoise - ce qui est tout à fait raisonnable et en de nombreux domaines aussi nécessaire (pensons seulement aux cliniques et aux maisons de retraite) -, on doit également leur donner la possibilité de l'apprendre. Dans ce contexte, la Suède - où on paye aux salariés étrangers 330 heures d'enseignement de la langue suédoise pendant leur horaire de travail normal - peut nous servir d'exemple.

En ce qui concerne l'identité culturelle, il faut d'abord se poser une question de principe: Quelle relation vis-à-vis de cette identité exige-t-on des étrangers? Différents modèles sont possibles (leur dénomination suit la terminologie internationalement en usage, qui ne correspond pas nécessairement à la langue courante):

Exclusion: Les étrangers doivent vivre complètement à l'écart. Cette conception recèle l'idée d'une culture complètement "pure", homogène.

Assimilation: Les étrangers doivent s'adapter unilatéralement.

Intégration: Cette notion n'est pas très claire. Lorsqu'on l'emploie, il faut se demander: De quoi parle-t-on? De qui parle-t-on?

Pour certains, "intégration" signifie que les étrangers, les "autres" s'intègrent en principe dans la culture et le mode de vie indigènes, mais qu'ils gardent ceux des éléments de leur propre culture qui ne "dérangent" pas, comme p. ex. le folklore, la cuisine etc.

Nous désignons par "intégration" un long processus dynamique qui prend naissance lorsque, d'une part, la population d'un pays accueille et accepte comme partenaires des hommes et des femmes venant d'autres pays (des étrangers) avec leurs propres cultures et leurs compétences, et lorsque, d'autre part, ces hommes et ces femmes ont la volonté de s'intégrer dans les structures du pays d'accueil en faisant preuve de créativité.

Le but de ce long processus est la

société pluriculturelle: Dans les structures données d'un pays, des indigènes et des étrangers vivent suivant leur propre culture, mais dans un échange dynamique réciproque et sans exclure ou même entraver un développement convergent de leur identité. [5]

L'Eglise catholique du Luxembourg a opté pour ce modèle pluriculturel. Les autres modèles sont inacceptables du point de vue humain puisqu'ils rendent impossible une vie commune. En plus, ils conduisent à un appauvrissement de la culture luxembourgeoise qui, depuis toujours, a été nourrie et enrichie par l'apport de cultures étrangères. Enfin, ils sont illusoires parce que notre identité est depuis longtemps continuellement influencée par les étrangers qui vivent ici, par les médias étrangers, par le goût pour les voyages des Luxembourgeois eux-mêmes etc.

D'ailleurs, rien n'empêche ni l'Etat ni des organisations privées de promouvoir la langue et la culture luxembourgeoises, ce qui après tout se fait déjà.
 
 

7) Elections communales

Affirmation:

Notre identité nationale est mise en question par la participation des étrangers aux élections communales. L'intégration se fait par l'adoption de la nationalité. Le droit de vote accordé aux étrangers pour les élections aux chambres professionnelles et pour les élections communales fait qu'ils ne sont pas motivés pour adopter la nationalité luxembourgeoise et empêche qu'ils s'intègrent dans la société luxembourgeoise.

Réponse:

Lors des élections, les étrangers ne représentent pas au fond une nationalité spécifique; lors des élections pour les chambres professionnelles, ils défendent les intérêts de leurs catégories socioprofessionnelles et de leurs syndicats, lors des élections communales ceux des citoyens de leur commune.

En plus, lors des élections communales, des listes électorales contenant plus de 50% d'étrangers sont interdites. Pensons également à l'appel lancé par différentes associations d'étrangers à leurs compatriotes de s'intégrer - selon leurs sensibilités politiques - dans les partis politiques luxembourgeois existants.
 
 

8) Intégration

Affirmation:

De toute façon, les étrangers ne veulent pas s'intégrer, ils ne sont venus que pour l'argent.

Réponse:

C'est vrai que la plupart des étrangers sont venus et viennent dans notre pays pour y gagner de l'argent. Inversement, c'est aussi vrai que les pouvoirs publics luxembourgeois les ont appelés et leur ont permis d'immigrer pour travailler ici. Il s'agit donc d'un besoin réciproque, qu'on ne peut pas contester.

D'autres par contre, à savoir les réfugiés, ont été forcés de quitter leur patrie parce que leur vie y était menacée. Ils cherchent refuge au Luxembourg et souvent, ils n'ont que peu d'espoir de pouvoir retourner un jour chez eux.

En général, la volonté de s'intégrer ne peut naître chez les étrangers qu'après un certain temps, lorsqu'ils ont pris pied, lorsqu'ils se sentent acceptés et lorsque des droits leur sont aussi accordés.

Cette volonté d'intégration se manifeste de différentes façons, suivant les différentes catégories d'étrangers et leurs intérêts spécifiques.

Après tout, nous devons être conscients que l'intégration - même suivant le modèle pluriculturel - ne peut pas avoir lieu du jour au lendemain. Le rejet ou l'exclusion des étrangers constitue en tout cas un obstacle difficile à surmonter pour arriver à cette intégration.

Voilà pourquoi il faut voir de manière différenciée le fait, apparemment constaté, de ne pas vouloir s'intégrer et on ne doit pas y répondre par la contrainte ou par une ghettoïsation.
 
 

9) Le Luxembourg dans l'Union Européenne

Affirmation:

Le Luxembourg est englouti dans le "super-Etat" UE. C'est pourquoi nous devons nous défendre contre les diktats de l'UE, tout comme la Résistance l'a jadis fait contre le régime nazi. Dans ce contexte, nous devons également nous battre contre la tentative de vider la souveraineté luxembourgeoise de sa substance.

Réponse:

Un micro-Etat comme le Grand-Duché de Luxembourg ne peut survivre que dans une structure étatique supranationale où les droits et les devoirs de chacun sont clairement définis. C'est en principe le cas dans l'Union Européenne. Le Grand-Duché de Luxembourg a tout à fait le droit et le devoir de s'employer à sauvegarder son autonomie. L'UE elle-même l'y encourage - du moins théoriquement - en inscrivant le principe de subsidiarité dans le traité de Maastricht. D'ailleurs, le Luxembourg participe activement à la réalisation du bien commun européen. - Dans ce contexte, une comparaison avec la Résistance contre le régime nazi est totalement absurde.
 
 
 

Conclusions

Le problème des étrangers n'est-il pas du ressort de l'Etat et de la société tout entière? N'en demande-t-on pas trop à chacun?

Nous sommes d'avis que l'Etat et d'autres institutions, comme p. ex. les Eglises, sont certes aussi chargés de résoudre ce problème, mais que sa solution dépend essentiellement du comportement concret de chaque Luxembourgeois et de chaque étranger dans leurs relations quotidiennes.

Nous pensons que chacun peut et doit faire trois choses: savoir, apprendre, agir.

Savoir:

Des informations
*  sur les causes qui amènent des hommes et des femmes à quitter leur patrie,
*  sur la culture, les échelles de valeurs et les habitudes des étrangers et - vice versa - des Luxembourgeois,
*  sur la situation réelle de notre économie, de notre marché du travail et de notre structure de la population,
*  sur les groupes et les individus qui ont intérêt à attiser des peurs et à répandre la méfiance ainsi que sur leurs objectifs respectifs,
peuvent éradiquer beaucoup de préjugés, d'angoisses et de blocages.

Apprendre:

Il n'est pas d'emblée donné à chacun de vivre avec des étrangers. Dans notre société qui est pluraliste à tous les égards, de nombreux Luxembourgeois et de nombreux étrangers ont du mal à trouver leur place. Ils peuvent cependant l'apprendre, avec de la bonne volonté et beaucoup de persévérance.

Il faut apprendre et s'exercer à vivre en communauté. Celui qui arrive à le faire avec ses propres compatriotes, aura plus de facilité à accepter et à respecter la différence de son prochain, étranger ou - vice versa - luxembourgeois.

Ensuite, c'est le "learning by doing" (apprendre quelque chose en le faisant) qui importe dans les relations entre autochtones et étrangers: On apprend à vivre avec l'autre en le fréquentant.

Agir:

Il ne faut pas remettre au seul hasard le contact avec les étrangers ou - vice versa - avec les Luxembourgeois. Dans la vie quotidienne, sur le lieu de travail ou lors de festivités, on trouve de nombreuses occasions pour entrer en contact et apprendre à se connaître. Dans ce contexte, il ne faut pas oublier la collaboration à des groupes ou des organisations qui s'occupent des problèmes des étrangers.

Enfin, on peut essayer, lors d'entretiens avec des autochtones, de relativiser les peurs et les préjugés et de s'opposer énergiquement à toutes sortes de clichés et d'histoires horribles sur les étrangers ou sur d'autres minorités.
 
 

            (Illustration: Gabi Kopp - Caritas Suisse)
 
 

Notes:

[1] Traduction: La Bible de Jérusalem.
[2] Ville de Luxembourg, Service Logement: Rapport d'activité, exercice 1996.
[3] LIP-Consulting: Untersuchungen zum Wohnungswesen in Luxemburg (September 1993); contenu dans: Ministère du Logement et de l'Urbanisme: Rapport d'activité 1993.
[4] Source: Statec - Service central de la statistique et des études économiques.
[5] Souvent, on désigne par société "multiculturelle" la coexistence, l'une à côté de l'autre, de deux ou plusieurs cultures dans la même société. Un processus dynamique "interculturel" peut conduire à l'objectif visé, la société "pluriculturelle" qui elle-même évolue constamment.
 


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