Entretien avec Hubert Hausemer,
président de la Commission luxembourgeoise "Justice et Paix",
publié dans "Le Jeudi" du 11 mars 2004:

Plaidoyer pour une interculturalité mieux organisée

"On sent le malaise"

Pour le professeur de philosophie et président de la Commission luxembourgeoise "Justice et Paix" Hubert Hausemer, la monoculture est un rêve nostalgique. A la conférence nationale pour étrangers, il a dénoncé le repli identitaire.

Le Jeudi: Les responsables politiques aiment présenter le Luxembourg comme un modèle européen d'intégration. Etes-vous d'accord?

Hubert Hausemer: Oui et non. Oui, en ce sens que le Luxembourg est depuis longtemps une terre d'immigration et que cela s'est passé de façon assez pacifique jusqu'ici. Non, car on ne peut pas parler d'une intégration harmonieuse; ni du point de vue des Luxembourgeois, ni de celui des étrangers.

Depuis peu, alors que le nombre d'étrangers s'est accru, on sent un malaise des deux côtés. Rien qu'en raison du nombre: les étrangers sont beaucoup plus "visibles", ils ne sont plus cantonnés dans des quartiers loin du regard.

Le Jeudi: Comment se manifeste ce malaise?

Hubert Hausemer: Un certain nombre de mes compatriotes se sentent un peu encerclés, et leur malaise se cristallise sur la langue. Dans un groupe de travail lors de la conférence, quelqu'un a parlé d'un repli identitaire linguistique. Ce n'est certes pas valable pour tout le monde, mais il y a là un vrai problème.

Le Jeudi: Pourquoi ce repli sur la langue?

Hubert Hausemer: Pour plusieurs raisons. La première va s'atténuer avec le temps, elle est liée au souvenir de l'Occupation, avec le fameux référendum de 1941. La deuxième raison est que les Luxembourgeois font un complexe à propos de leur langue. Ils ressentent le peu d'intérêt pour l'apprendre comme un mépris. Enfin, il leur est de plus en plus difficile de la parler dans les magasins, les hôpitaux ...

Le Jeudi: Que faire?

Hubert Hausemer: J'approuve la stratégie assez récente du gouvernement qui consiste à faire du luxembourgeois la langue d'intégration. C'est peut-être là un moyen de garder une certaine cohésion sociale. A condition d'y mettre le paquet. Or, I'Etat a péché depuis longtemps dans ce domaine. Les bonnes paroles ne suffisent pas: les premiers à avoir méprisé le luxembourgeois sont certainement les Luxembourgeois eux-mêmes, en ne faisant pas l'effort de se doter d'instruments pour l'enseigner ...

Le Jeudi: Il faut donc veiller à l'identité luxembourgeoise?

Hubert Hausemer: A condition de ne pas la considérer comme quelque chose de sacré, de figé dans l'instant présent. Le monoculturalisme est un vieux rêve nostalgique. Notre identité est un travail de construction permanent qui s'est toujours nourri de l'apport des étrangers. Il ne s'agit pas de juxtaposer des cultures différentes, mais de pratiquer des ouvertures de part et d'autre et de fonder une véritable société interculturelle.

Le Jeudi: Que préconisez-vous pour y arriver?

Hubert Hausemer: La cohésion sociale se joue surtout dans le quotidien. Il serait utile pour les gens qui arrivent qu'on leur explique où ils sont, ce qui se fait et ne se fait pas pour maintenir un bon voisinage ... Les associations d'étrangers ont une grande responsabilité pour "former" les nouveaux venus ... mais les communes peuvent aussi jouer un rôle déterminant. Tout cela est un effort collectif qui doit être organisé et bien réfléchi.
 

(Entretien avec Hubert Hausemer publié dans "Le Jeudi" du 11 mars 2004; propos recueillis par Frédérique Moser)


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