Réflexions a propos d'un renouveau sociétal:

11 propositions

par le Conseil Diocésain des Catholiques

et la Commission «Justice et Paix»

 

 

 

Ce document de réflexion est une contribution à la discussion politique générale sur l'avenir du Luxembourg. Il a été adopté par les membres du Conseil Diocésain des Catholiques et de la Commission luxembourgeoise «Justice et Paix», deux organisations de l'Archidiocèse de Luxembourg. L'objectif est de contribuer au débat dans le cadre des élections législatives anticipées du 20 octobre 2013.

La crise économique et financière actuelle cache une crise plus profonde de notre société. Les partis politiques doivent donc présenter maintenant une vision globale qu'ils veulent mettre en place s'ils arrivent au pouvoir. Aux institutions, aux associations et aux citoyennes et citoyens de s'impliquer et de discuter les différentes options pour que le débat public puisse donner naissance à une vision partagée de la société luxembourgeoise renouvelée.

 

La situation actuelle et ses enjeux

 

Il est communément accepté que le Luxembourg, comme le reste de l'Europe, se trouve dans une situation de crise. Une crise tout d'abord économique qui se lit autant dans les chiffres de croissance que dans ceux du chômage. Les différentes étapes de cette crise ont été bien identifiées mais la question se pose s'il s'agit d'une crise conjoncturelle. La profondeur de la crise, le nombre de secteurs concernés et la contamination des autres sphères sociétales nous amènent à douter que la sortie de cette crise puisse s'opérer sans que l'on ne soit prêt à changer de modèle économique et social. Le modèle économique qui structurait nos sociétés occidentales de l'après-guerre, fondée sur une croissance continue et qui se nourrissait des progrès techniques, doit être interrogé sous l'angle des ressources naturelles limitées et de l'impact sur l'environnement. Le changement climatique et la destruction de notre environnement naturel deviennent des enjeux colossaux pour les générations actuelles et futures. En même temps on observe que la cohésion sociale est menacée par le repli sur soi. Les liens sociaux entre générations, entre voisins, entre collègues de travail s'affaiblissent. Beaucoup de personnes ont le sentiment d'être seules et isolées. Cette situation pose des questions profondes au monde politique. Comment articuler au mieux l'individualisme et le communautarisme pour que les individus puissent être libres et être en même temps reliés aux autres pour construire un projet commun pour cette société? Nous entrons dans une période où nous devons réinventer cette cohésion sociale.

Ces défis exigent que l'on soit prêt à envisager un changement en profondeur de la société.

 

De ces défis découlent deux objectifs majeurs:

-       faire mieux, sans détruire les ressources et en recherchant un bien-être pour tous, plutôt que de faire plus et de continuer une course acharnée vers la consommation et la possession de biens,

-       faire ensemble, avec les autres, et ne pas se résigner au «chacun pour soi».

 

Ouvrir des perspectives: une vision chrétienne

 

Le Conseil Diocésain des Catholiques et la Commission «Justice et Paix» prennent part à ces réflexions en proposant une vision sociale et politique ancrée dans la doctrine sociale de l'Eglise catholique. Elle permet d'éclairer notre réflexion pour redonner un fondement fort à l'action humaine, afin de construire une société plus juste et plus respectueuse des enjeux du développement durable.


La dignité de la personne humaine

La dignité de chaque personne humaine est absolue et implique que la société a un devoir de protection de l'individu. «Traite toujours autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen» disait Emmanuel Kant.[1] La personne humaine ne peut être exploitée – ceci constitue le fondement même de toute action sociale. Nous ne pouvons concevoir la vie en société autrement que comme une lutte incessante contre toute discrimination, qu'elle soit économique, politique, raciale ou religieuse. De plus, la protection de la personne ne s'arrête pas aux frontières de notre pays, mais doit aussi conditionner les relations que nous entretenons avec tous les autres peuples. Les productions de biens faites au mépris de la vie humaine doivent être condamnées sans ménagement et ne peuvent pas être légitimées par la seule référence à la liberté de commerce. Il devient dès lors inacceptable de maintenir des relations commerciales et économiques avec des partenaires qui ne respectent pas ces fondements.


Le bien commun

Le bien commun est l'«ensemble des conditions sociales qui permettent et favorisent dans les êtres humains le développement intégral de la personne»[2]. L'individualisme ne doit pas nous mener à un égoïsme tel qu'il créerait une société qui ne donnerait plus à chacun les moyens de se développer. La défense du bien commun signifie s'engager pour une société qui assure la prestation des services essentiels à chacun: alimentation, logement, travail, éducation, accès à la culture, transport, santé, libre circulation des informations et liberté religieuse. Elle pose des limites claires et strictes par rapport à l'idéologie néolibérale qui soumet toutes les questions de la redistribution et de l'accès aux biens et services à la seule autorité du marché. La société devra à l'avenir jouer un rôle fort de régulateur et protéger les plus faibles. Nous considérons que la sécurité sociale que nous avons développée est un patrimoine qu'il faut défendre.

Les biens de cette terre ont une destination universelle, et leur distribution équitable entre tous les hommes doit être notre objectif. Nul n'a le droit de s'approprier des richesses aux dépens des autres.


La subsidiarité

L'application du principe de subsidiarité suppose une interrogation permanente sur les niveaux qui sont compétents pour organiser la réalité sociale. Elle implique notamment de donner des moyens aux entités les plus proches possibles du citoyen pour qu'elles puissent assumer leur rôle. Ce n'est que pour les questions qui nécessitent un équilibrage plus général que l'État doit intervenir pour créer des conditions de justice et de paix. Le principe de subsidiarité est un élément essentiel de la réflexion sur les rôles et responsabilités des niveaux locaux face à la mondialisation tout en incluant une attention particulière à l'autonomie de l'individu et de la famille.


La solidarité

La solidarité renvoie à notre détermination à s'engager pour le bien commun, donc un sentiment fort de responsabilité pour les autres. Au Luxembourg, cette question de la solidarité nous renvoie à différentes dimensions: vers l'intérieur, elle pose la question des systèmes de solidarité sociale et, vers l'extérieur, les grandes questions de solidarité internationale. Dans ce domaine, nous ne pouvons échapper à un questionnement sur notre rôle dans le commerce et les finances internationales.

 

Recentrage et rééquilibrage

 

La situation actuelle au Luxembourg et en Europe ne permet pas de croire que nous puissions surmonter la crise et revenir à une situation antérieure. Nous devons imaginer une sortie de crise par la mise en place d'une autre économie. Cette économie doit placer la valeur de l'humain au centre, une économie au service de l'homme, et non pas des hommes au service de l'économie. Il s'agira véritablement de changer de perspective et d'arrêter d'orienter nos vies vers la seule croissance du PIB. Il est temps de remettre en question l'architecture néolibérale de l'économie internationale et de réfléchir à la mise en place d'un marché mondial à finalité sociale et éco-responsable.

Le Pape François note dans son discours du 16 mai 2013[3], qu'à côté des avancées dans de nombreux domaines (éducation, santé, communication ...), «la plupart des hommes et des femmes de notre temps continuent de vivre dans une précarité quotidienne aux conséquences funestes» et que, même dans les pays riches, beaucoup de personnes sont en souffrance. Cette situation est le résultat d'une perte d'orientation éthique qui trouve son origine dans une déviance anthropologique qui fait croire à l'homme que l'argent et la consommation seraient les buts ultimes de sa vie: «L'adoration de l'antique veau d'or (cf. Ex 32, 15-34) a trouvé un visage nouveau et impitoyable dans le fétichisme de l'argent, et dans la dictature de l'économie sans visage, ni but vraiment humain.»

 

En conséquence, le Pape demande au monde politique de réaliser une réforme financière qui soit éthique et qui entraînerait à son tour une réforme économique salutaire pour tous. Au centre de cette démarche, on devra trouver le réel souci du bien commun comme moteur de l'action politique.


Il incombe au Luxembourg une responsabilité d'autant plus grande qu'il joue un rôle important dans la finance mondiale. Nous, en tant que citoyennes et citoyens du Luxembourg, sommes interpellés tant dans nos choix de vie personnels que par notre comportement sur la scène internationale. Nous sommes de ceux qui vivent et s'enrichissent des déséquilibres mondiaux et nous pourrions devenir des acteurs dans la mise en place d'une économie plus juste au niveau mondial.

 

Au niveau plus local, le Conseil Diocésain des Catholiques et la Commission «Justice et Paix» souhaitent une amélioration de la cohésion sociale. Trop souvent, le monde politique a tendance à servir des intérêts particuliers au lieu du bien commun. Cette vision du bien commun se construit avec l'ensemble des personnes qui composent la société. Pour cela, il faut investir dans la citoyenneté et dans la vie communautaire. Si l'on arrive à mettre en place un nouveau rapport de fonctionnement entre le monde politique et les citoyens, les individus pourront se réapproprier l'espace public et participer aux débats. On a besoin pour cela d'informations et d'une pédagogie pour que le citoyen acquière les compétences nécessaires pour être acteur du débat. Il faut investir massivement dans le domaine de la communication et dans la transparence. Il nous manque une culture de l'éducation civique et de l'éducation des adultes au sens politique. Il faut rétablir un lien fort entre politique et citoyenneté. Ceci constitue un rempart important contre les tendances populistes. Le monde politique doit associer davantage les citoyens aux affaires de la cité par la mise en place de mécanismes de participation adaptés.

 

Nous souhaitons que cette campagne électorale soit une campagne plus fondamentale en termes de propositions d'avenir. Le fait de recourir à des élections anticipées souligne la gravité de la situation. Les partis politiques doivent élargir leurs débats et se questionner sur leur vision d'avenir pour le pays. De grandes réformes du système sont en cours de discussion dans de nombreux pays. On peut à ce titre citer les réflexions sur l'allocation universelle, les taxations carbone, l'économie du développement durable ... Quelles sont les positions défendues par nos hommes et femmes politiques sur ces idées d'avenir?

 

Le Conseil Diocésain des Catholiques et la Commission «Justice et Paix» veulent participer à ces débats sur l'avenir en formulant 11 propositions.

 

1. La dignité humaine

Nombreux sont les domaines où nous sommes confrontés à des questions qui touchent la dignité humaine. Souvent on pense aux questions du début et de la fin de la vie humaine ou aux questions liées à la maladie ou à la recherche sur le vivant. Mais le respect de la dignité humaine se retrouve aussi dans la manière dont nous traitons les réfugiés, les prisonniers, les personnes qui vivent dans la pauvreté ... Toutes les questions touchant à la dignité humaine doivent être traitées avec sérieux et discernement. Le législateur doit mettre en place un cadre qui garantit le respect de cette dignité humaine à chaque fois que de nouvelles questions se posent. Mais souvent les questions sont très complexes et il n'est pas toujours évident de fonder dans des textes de loi les exigences éthiques qui doivent régler des questions pratiques. Il est souhaitable que les débats qui touchent l'éthique soient des débats ouverts et transparents et ne restent pas confinés dans des groupes d'experts ou des commissions parlementaires. Il est important de pouvoir disposer du temps nécessaire pour réfléchir, débattre et discerner en élargissant au maximum le cercle à tous ceux qui sont intéressés par la question. La contrainte d'un calendrier à respecter est souvent mauvais conseil dans ce domaine.

De même il faudra veiller à ce que les questions touchant à la dignité humaine ne soient jamais subordonnées à des intérêts purement économiques.

 

2. La liberté religieuse

La question de la liberté religieuse est (re)devenue un sujet d'actualité au Luxembourg, comme dans d'autres pays occidentaux. Les démocraties modernes se sont construites autour de la neutralité religieuse de l'État et de la liberté religieuse de leurs citoyens. Mais ce principe réclame que les personnes qui se déclarent croyantes et celles qui se déclarent athées se respectent mutuellement et participent à un dialogue ouvert sur l'avenir de la société. Il est important que l'espace public reste ouvert à la pluralité des discussions. La liberté religieuse et son exercice ne sont pas synonymes d'une volonté de s'immiscer dans les affaires de l'État. Nous attendons du prochain gouvernement une réflexion impartiale sur le soutien que la société donne aux différentes communautés religieuses et aux mouvements d'inspiration laïque. Il faudra développer une nouvelle culture de la tolérance et de la diversité.

Cette diversité doit se traduire par un accès facilité à l'enseignement religieux. Le libre choix des parents de pouvoir inscrire leurs enfants dans un cours de formation religieuse ou bien de type «morale laïque» est un droit qui souligne l'authentique pluralisme des valeurs dans une société. La liberté de religion et de conscience est un élément de la cohésion sociale, mais elle doit pouvoir s'inscrire dans un espace public de dialogue.

Nous soulignons que les mouvements et groupes religieux apportent encore aujourd'hui une réflexion authentique sur des questions essentielles du sens de la vie et des valeurs. Beaucoup de personnes déplorent que notre société ait de moins en moins d'espaces et de lieux où l'on peut exprimer et discuter de ces questions qui touchent au plus profond de notre humanité. Il peut s'agir de sentiments très individuels comme l'amour, la peur, la tristesse, la joie, ou de valeurs liées aux rapports entre les hommes comme la solidarité, la jalousie, la revanche, le pardon. L'échange entre différentes convictions peut devenir une richesse personnelle et sociale qui sera une condition nécessaire à une véritable cohésion sociale fondée sur le respect de l'autre.

 

3. Un avenir pour toutes les familles

Au-delà des difficultés que connaît la famille, elle reste une valeur phare pour les individus. Ces dernières années, la société a renforcé dans de nombreux domaines les droits individuels, réformes souvent importantes et nécessaires. Mais l'individu réclame aussi un environnement socialement épanouissant. La famille est une de ces places importantes qui permettent aux individus d'avoir un espace affectif privé et sécurisant.

Il faut cependant considérer que les modèles familiaux ont évolué et se sont diversifiés. Il importe donc, dans l'intérêt des enfants vivant dans une famille monoparentale ou recomposée, d'adapter la législation et la fiscalité à cette réalité en veillant particulièrement à ce que ces enfants ne soient pas défavorisés par rapport aux autres quant à leurs besoins éducationnels et affectifs ainsi que leurs chances scolaires et culturelles.

La famille reste le lieu privilégié pour la socialisation des enfants. Il est essentiel de proposer un soutien aux parents dans cette tâche importante, surtout dans des moments de crise et des situations précaires comme les situations de divorce et de recomposition (familles patchwork), et de veiller au droit des enfants à maintenir si possible un contact régulier et équilibré avec leur mère et leur père. Nous croyons qu'il faudra à l'avenir mieux soutenir toutes les familles en faisant une politique globale qui les renforce et qui leur permette d'assumer leurs multiples tâches et rôles.

 

4. Renégocier les temps sociaux et professionnels

Les actifs en Europe connaissent une situation paradoxale: de plus en plus de personnes cherchent du travail, mais celles qui ont un emploi ont souvent le sentiment d'avoir trop de travail et trop de stress. Notre économie, grâce aux importants progrès de la productivité, a besoin de moins en moins d'heures de «travail – homme», car les tâches assurées par les machines progressent. Mais comment est réparti et utilisé ce temps libéré? Avons-nous diminué notre temps de travail pour gagner du temps pour d'autres activités? Pourtant, jamais on n'a eu moins de temps pour les autres que dans notre société actuelle. La professionnalisation de toutes les sphères de la vie humaine est un grand leurre, tant au niveau de la qualité du service offert qu'au niveau de la pérennité des financements. Il faut libérer du temps pour garantir que certains bénévolats puissent survivre car, à défaut, cela absorbera aussitôt le bénéfice issu de l'augmentation du temps de travail global.

Nous croyons aussi qu'il est important de redéfinir les temps sociaux communs comme les plages horaires et les jours de repos collectifs. Nous refusons une société qui pousse les salariés à être disponibles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

 

5. Les besoins de première nécessité

L'accès aux services de base

L'Union européenne s'est engagée depuis quelques années dans une logique de privatisation de nombreux secteurs publics dans les Etats membres. L'idéologie dominante avait promis que cette libéralisation allait apporter des améliorations substantielles de ces services et des prix revus à la baisse. Mais aujourd'hui, on se rend compte que cette politique est erronée: le service rendu n'est pas à la hauteur des promesses, les prix pour le consommateur n'ont pas baissé de manière visible. De plus, on se retrouve confronté à de nouveaux problèmes. Dans plusieurs secteurs, les investissements dans l'infrastructure ont été réduits jusqu'à mettre en danger le fonctionnement du système. De plus, des emplois de qualité (salaire, conditions de travail) ont été supprimés et remplacés par du travail peu valorisé.

Au Luxembourg, même si les anciennes entreprises publiques sont restées dans le giron de l'État, on sent que la «logique du marché» détermine de plus en plus le fonctionnement de ces services avec des conséquences non négligeables sur les prix, l'emploi et le service rendu.

La question centrale reste néanmoins la garantie de l'accès à un service de base pour l'ensemble de la population. L'énergie, l'eau, la santé, les transports publics, la poste sont (au moins en partie) des services universels auxquels chacun doit avoir droit. Comme ces services sont sous gestion publique, il importe d'organiser leur accès et de permettre aussi aux plus démunis de profiter des prestations de base. Il nous semble opportun, pour une question de justice sociale, d'allouer un certain nombre de ressources de base à chaque personne. Ceci pourrait se faire avec des prix échelonnés suivant certains seuils. Le prix de l'eau serait ainsi gratuit pour les premiers m3, coûterait peu pour une consommation soutenable et coûterait cher pour les consommations excessives. Cette modulation s'orienterait à des critères sociaux et écologiques.


Une véritable politique du logement

La situation du logement reste très tendue au Luxembourg. Une partie de la population active connaît de grandes difficultés pour accéder à un logement, que ce soit au niveau de l'achat ou de la location. Afin de stabiliser les prix, l'État et les communes devront davantage s'investir comme promoteurs et propriétaires dans les années à venir. Il faudra continuer dans une optique de densification de l'habitat, en adaptant aussi le cadre fiscal (p.ex. réformer l'impôt foncier) pour répondre aux exigences du développement durable. Nous espérons que de nouveaux modes de construction pourront s'établir au Luxembourg, comme l'autopromotion et l'habitat groupé. Pour cela, il faudra aussi libérer le terrain constructible de l'emprise des grandes sociétés de construction, c'est-à-dire interdire à l'avenir que la vente de terrains se fasse sous contrainte de la vente d'une maison par le même promoteur.

La qualité des logements sera de plus en plus un enjeu pour les personnes à faible revenu. Avec peu de moyens, elles habitent souvent dans les logements les plus mal isolés, à la technique vétuste. Le législateur devra proposer des solutions à ces problèmes et éviter que des propriétaires ne profitent de la situation pour s'enrichir impunément.

 

6. La transition énergétique

L'enjeu de la transition énergétique est double. Elle concerne, d'une part, le problème de l'approvisionnement suite à la raréfaction du pétrole et, d'autre part, le changement climatique suite au recours massif d'hydrocarbures responsables de l'augmentation des gaz à effet de serre. La politique énergétique du Luxembourg, cadrée par la proposition 20-20-20[4] de l'Union européenne, détermine le cadre de la transition énergétique. Nous demandons que le Luxembourg fasse office d'élève modèle en Europe et que le prochain gouvernement mette en place une politique ambitieuse pour augmenter rapidement la part des énergies renouvelables dans notre consommation. Cette transition a un prix et nécessitera des investissements, mais permettra à moyen terme de nous affranchir de notre dépendance envers des produits énergétiques importés et de répondre d'une manière sérieuse aux défis climatiques.

Le Luxembourg devra aussi se libérer à court terme du fardeau du «tourisme à la pompe» qui ne respecte pas les efforts des pays voisins pour gérer les problèmes de transition énergétique. Nous demandons également avec insistance que le Luxembourg s'engage sur le terrain d'une taxation carbone qui prenne en compte les dégâts climatiques selon le principe du pollueur-payeur. Il est inadmissible que l'aviation soit exempte de taxes sur ses carburants et profite d'une situation concurrentielle déloyale.

Dans le monde entier, de plus en plus de surfaces agricoles et naturelles sont exploitées pour la culture industrielle et à grande échelle d'agrocarburants, avec des conséquences dramatiques: aggravation de la faim, perte de biodiversité, impact négatif sur le climat, violations des droits de l'homme, accaparement de terres. C'est pourquoi nous demandons au prochain gouvernement de s'engager au niveau de l'Union européenne en faveur d'un renforcement des critères de durabilité écologique pour la production d'agrocarburants et de l'introduction de normes plus strictes en matière sociale et de droits de l'homme, de s'engager pour une révision des objectifs européens en matière d'agrocarburants et de promouvoir de nouveaux concepts de mobilité durable.

En ce qui concerne l'énergie nucléaire, nous demandons au prochain gouvernement d'utiliser tous les moyens à sa disposition afin d'atteindre les objectifs suivants: un arrêt immédiat et définitif des centrales nucléaires menaçant directement le Luxembourg, une politique de l'Union européenne qui refuse le nucléaire dans tous les domaines, et un concept énergétique national durable avec comme objectif de rendre le Luxembourg indépendant du nucléaire et des énergies fossiles.[5]

 

7. La Justice environnementale

Le développement local pour une économie responsable

La mondialisation et l'ouverture au monde extérieur ont créé un développement économique important qui a bénéficié à de nombreuses populations. Aujourd'hui il faudra cependant discuter le nécessaire rééquilibrage entre mondialisation et économie territoriale, afin d'en diminuer les dégâts environnementaux et sociaux. Il faut lutter contre le moins-disant environnemental[6], diminuer l'empreinte écologique des transports et se défaire d'une spécialisation économique spatiale à outrance.

Nous demandons au prochain gouvernement d'inscrire le concept de résilience[7] dans les objectifs politiques du pays. Il s'agit de mettre en place une société capable de ne pas se désorganiser au premier choc extérieur (pétrole, alimentaire …) en mettant en place des compétences d'adaptation. Ceci nécessite le maintien d'un tissu économique local fonctionnel qui puisse satisfaire les besoins de base des citoyens. Le Luxembourg est trop dépendant de certains secteurs spécialisés de l'économie internationale, sans plan de reconversion.

Pour garantir une autonomie de fonctionnement de notre société et réduire notre dépendance envers l'extérieur, il faut un soutien politique au réinvestissement dans une économie locale. L'avenir du Luxembourg ne doit pas dépendre d'hypothétiques investissements venus de l'extérieur qui, par nature, sont peu stables dans ce monde globalisé. Nous avons besoin d'une économie locale stable qui assure aux habitants des conditions de vie correctes et remplies de sens.

Cette même logique devrait permettre aux pays du Sud de s'engager à un développement qui vise en premier lieu la souveraineté alimentaire. Ceci signifie aussi que l'Europe arrête d'exporter à bas prix certaines denrées alimentaires tout en sachant qu'elles détruisent l'agriculture locale par des méthodes de dumping. Le Luxembourg est un élève modèle avec son «1%» du Revenu National Brut alloué à la coopération et l'aide humanitaire même en temps de crise. Tout en encourageant la continuité de la qualité et de l'envergure de l'aide publique au développement du gouvernement luxembourgeois, il faudra rester vigilant à la cohérence des politiques afin de ne pas défaire avec une main ce qu'on a voulu construire avec l'autre.

 

Un libre-échange assorti de règles sociales et environnementales

Le libre-échange a permis à de nombreux pays de s'insérer dans l'économie mondiale et de sortir de nombreuses populations de la grande pauvreté. Aujourd'hui, il s'agit pourtant d'accompagner la libéralisation en lui associant des institutions qui soient capables de guider son évolution. La lutte contre l'exploitation de la main-d'œuvre dans les pays du Sud et le transfert des productions polluantes dans les pays sous-développés est un thème essentiel. La tentation de transférer nos industries polluantes dans des pays avec de moindres normes sociales et environnementales est devenue une réalité qu'il s'agira d'interdire.

De même, il faudra lutter à tous les niveaux contre l'exportation illégale de déchets toxiques industriels vers des pays du tiers-monde ou leur évacuation dans la mer.

Les prochaines discussions dans les institutions internationales qui réglementent les échanges économiques doivent tenir compte de ces réalités. Le Luxembourg et l'Union européenne peuvent influencer ce cadre et s'engager pour davantage de justice sociale pour tous les travailleurs du monde. Face à l'ampleur de la crise, il est temps de réformer en profondeur notre fonctionnement économique. Il faut redéfinir la finalité de notre économie, qui n'est pas l'accumulation de valeurs d'échange (monétaire), mais la création de services et de produits pour tous. Nous optons pour une économie du bien commun. Le mouvement «L'économie du bien commun[8]», par exemple, propose de réformer l'économie en l'axant sur les valeurs de la coopération et de la solidarité. En changeant de cadre incitatif, il serait possible de redéfinir la réussite des entreprises en y intégrant le bien commun. Il s'agit de s'inspirer de ces idées pour créer un véritable mouvement de réforme économique. Nous demandons au monde politique d'ouvrir enfin le débat sur la finalité et le fonctionnement économique. Ce débat devra devenir un forum ouvert où les citoyens d'aujourd'hui et les générations futures, représentées par un ombudsman, devront négocier les options à prendre. Nous voulons une économie plus juste, plus respectueuse des enjeux environnementaux et orientée vers le bien-être et le bonheur de tous.

 

Une agriculture autonome et responsable

Le souci d'une agriculture de qualité doit devenir un sujet important dans notre société. Le système actuel n'est pas convaincant, ni sur le plan de la qualité des produits, ni sur celui des dégâts environnementaux causés par une agriculture intensive. L'agriculture de demain devra intégrer les concepts du développement durable, c'est-à-dire revenir à des unités de production moins dépendantes des intrants liés au pétrole, respecter mieux le sol, les plantes et les animaux, veiller à la diversité culturale et être de préférence biologique. Un des vecteurs de développement sera l'idée de produire localement pour consommer localement. Nous attendons que la politique s'engage clairement dans cette voie en créant les incitations nécessaires à une telle évolution.

 

8. Une autre place pour la finance

La richesse économique du Luxembourg d'aujourd'hui est en grande partie construite sur un secteur financier florissant. Mais ce qui est économiquement viable n'est pas nécessairement éthiquement acceptable. Les critiques n'ont fait qu'augmenter ces dernières années avec, au centre de la polémique, le secret bancaire qui ne facilite pas la transparence. Le Luxembourg est souvent associé aux pays qui pratiquent du dumping fiscal. Nous sommes d'avis qu'il sera possible de transformer notre place bancaire actuelle en une place bancaire des finances éthiques. Conjugué à une politique de diversification et de relocalisation d'activités en concordance avec les objectifs du développement durable, nous voulons trouver une issue à moyen terme à cette situation intenable dans un espace de solidarité européenne. Pour cela, nous voulons aussi que le Luxembourg s'associe aux pays qui introduisent aujourd'hui une taxation des transactions financières.

La finance doit retrouver ses valeurs qui la placent au service de l'économie réelle et non seulement spéculative. Nous soutenons les réflexions qui prônent un retour à la séparation claire entre les banques d'investissement et les banques de dépôt[9]. Nous avons besoin de protéger l'économie, le citoyen et finalement l'Etat des risques créés par le marché de spéculation. La concentration du marché a fait apparaître des désordres systémiques qualifiés de «too big to fail», ce qui a pour conséquence que les citoyens doivent payer les dettes engendrées par des spéculateurs financiers. Les choix politiques récents dans la gestion de la crise de la dette ont été une vraie catastrophe humaine pour des millions de personnes. Prôner l'austérité comme seul remède de retour à l'équilibre a eu comme conséquence que des franges entières de la population européenne ont été littéralement exclues et que la pauvreté devient insoutenable dans de nombreuses régions. Des taux de chômage entre 15 et 50 % pour les jeunes laissent craindre que toute une génération ne soit en train d'être sacrifiée. Leur insertion dans la société actuelle dépend d'un accès à l'emploi, accès qui devient de plus en plus hypothétique. L'Europe s'enlise dans la pauvreté.[10] Le Luxembourg n'est pas épargné. Il est d'autant plus décevant que les gouvernements n'ont finalement pas eu le courage d'attaquer les réformes du système financier international et de choisir une autre voie pour sortir de cette crise.

 

9. Travail: chômage, salaire et coût

La question du chômage est bien plus complexe que la simple réflexion autour d'un retour à la croissance économique. En misant surtout sur les secteurs à forte valeur ajoutée (par exemple le secteur bancaire), le Luxembourg n'a pas pu garder assez d'emplois dans des secteurs manuels. L'offre et la demande en qualification sont tributaires du développement économique et nous croyons qu'il est utile de réfléchir au type d'économie que nous voulons voir se développer dans les années à venir. Une économie «verte» est aussi une économie qui aura besoin davantage de main-d'œuvre et pourra donc à moyen terme intégrer un grand nombre de demandeurs d'emploi. Pour cela il faudra inventer un cadre plus encourageant pour diriger l'investissement dans une économie plus locale. A titre d'exemple, on peut penser à favoriser une agriculture extensive et biologique, qui aura besoin de plus de main-d'œuvre. Encore faut-il adapter la fiscalité, la taxation et le système de subventions pour qu'une telle évolution puisse avoir lieu.

Le monde politique doit aussi réagir au problème des différences salariales et des conditions de travail entre le secteur privé et le secteur public. Cette situation crée des tensions sociales importantes et rend le recrutement très difficile pour les entreprises privées.

A long terme, nos sociétés doivent réfléchir à de nouvelles perspectives qui prennent en compte les changements survenus dans les structures de production. Notre attente envers le monde politique est d'ouvrir la réflexion à de nouvelles perspectives comme par exemple l'idée de l'allocation universelle (Bedingungsloses Grundeinkommen). Dans une société où le système économique ne répond plus aux aspirations d'une grande partie de la population, il faudra proposer un changement de système. Pour le faire, il ne faut pas seulement de l'intelligence, mais aussi du courage pour mener une telle réflexion prophétique.

 

10. Vivre ensemble: une société de l'inclusion et de l'intégration

La société luxembourgeoise est une société multiculturelle. Mais l'objectif doit être une société pluriculturelle au sein de laquelle chacun pourra vivre en prenant référence à ses origines et participer à l'élaboration d'une société de toutes les cultures, dans un respect mutuel. Ceci est un travail de longue haleine qui nécessite un investissement constant dans une approche de cohésion sociale. Nous attendons du prochain gouvernement que la question de la cohésion sociale devienne une de ses politiques transversales pour que chacun puisse contribuer et participer au bien commun.

Ce vivre ensemble implique aussi que nous restons sensibles aux souffrances des autres. Nous voulons garder une politique d'accueil ouverte et humaine pour les réfugiés. Notre richesse doit nous amener à être solidaires et généreux.

Le vivre ensemble a besoin d'un milieu associatif riche et dense qui permet aux personnes de se rencontrer à travers d'engagements communs. Pour cela il faudra moderniser la législation sur les associations sans but lucratif et veiller à ce que le monde associatif puisse continuer à l'avenir à bénéficier du soutien des pouvoirs publics.

 

11. Construire l'Europe

Le projet européen suscite de moins en moins d'attentes auprès de nombreux citoyens. Trop éloignée des préoccupations quotidiennes, considérée comme trop centrée sur le seul projet économique, souvent vue comme antisociale, restreignant les libertés individuelles et étatiques, la construction européenne ne suscite guère l'enthousiasme. De plus, les hommes et femmes politiques utilisent souvent une rhétorique qui suggère que toute décision impopulaire vient de Bruxelles. Pourtant, nous croyons que l'aventure européenne doit continuer et s'approfondir. Mais pour cela il faudra réimaginer un projet commun fédérateur pour cette Europe. A nos yeux, ce projet devrait se construire sur les fondements d'«une Europe sociale, soucieuse du développement durable»!

 

Luxembourg, 1er octobre 2013

 

 

Conseil Diocésain des Catholiques

5, avenue Marie-Thérèse – L-2132 Luxembourg

katholikerot@cathol.luwww.katholikerot.cathol.lu

 

 

Commission luxembourgeoise «Justice et Paix»

52, rue Jules Wilhelm – L-2728 Luxembourg

justitia-et-pax@cathol.luhttp://w3.restena.lu/justpaix/



[1] Die Menschheit selbst ist eine Würde; denn der Mensch kann von keinem Menschen bloß als Mittel, sondern muß jederzeit zugleich als Zweck gebraucht werden. Quelle: Grundlegung zur Metaphysik der Sitten.

[2] Jean XXIII dans son encyclique Mater et Magistra (seconde partie: précisions et développements apportés aux enseignements de Rerum Novarum).

[3] Discours du Pape François aux nouveaux ambassadeurs du Kirghizstan, d'Antigua-et-Barbuda, du Grand-Duché de Luxembourg et du Botswana accrédités près le Saint-Siège (16 mai 2013).

[4] Le paquet «énergie-climat» de l'UE: réduire de 20% les émissions de gaz à effet de serre, en portant à 20% la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique et en améliorant de 20% l'efficacité énergétique, le tout avant 2020.

[5] Nous reprenons ici les revendications de la plateforme agrocarburants «Cerealkiller» et du Comité national d'action contre le nucléaire, dont la commission «Justice et Paix» fait partie.

[6] Course au moins-disant: La thèse selon laquelle les pays seraient contraints par la mondialisation à alléger leur législation environnementale.

[7] Le mot résilience désigne de manière générale la capacité d'un organisme, d'un groupe ou d'une structure à s'adapter à un environnement changeant. En écologie et en biologie, la résilience est la capacité d'un écosystème, d'une espèce ou d'un individu à récupérer un fonctionnement ou un développement normal après avoir subi une perturbation.

[8] Felber Christian, Gemeinwohl-Ökonomie, Deuticke, 2012, ISBN 978-3-552-06188-0

[9] Plusieurs propositions sont discutées en ce moment: UE: le rapport Liikanen, USA: réglementation Volcker, et UK: rapport Vickers.

[10] Voir à ce sujet le document publié par Oxfam: Le piège de l'austérité: http://www.oxfam.org/fr/policy/piege-austerite




Réflexions à propos d'un renouveau sociétal - texte intégral (PDF) 

Réflexions à propos d'un renouveau sociétal - résumé (PDF)


(1.10.2013)

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